De l’exil bruxellois aux sommets de la littérature francophone, In Koli Jean Bofane s’est imposé comme le chroniqueur implacable de la mondialisation et de ses dérives. À travers une œuvre puissante et ironique, il transforme la République Démocratique du Congo en un miroir universel où se reflètent les fractures de notre époque.
L’exil comme encre, le Congo comme boussole
Né en 1954 à Mbandaka, In Koli Jean Bofane quitte la terre de ses ancêtres en 1993 pour s’installer en Belgique. Cet exil n’est pas une fuite, mais une mise à distance stratégique pour mieux observer et écrire. Si son corps réside à Bruxelles, son esprit reste enraciné dans le tumulte kinois, faisant de lui l’un des plus grands relais du soft power littéraire congolais.
Il se révèle au public en 1996 avec un conte satirique, Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux, publié chez Gallimard Jeunesse. Mais c’est avec le roman qu’il va véritablement bousculer les lettres africaines.
Le géomètre du chaos : De « Mathématiques » à « Congo Inc. »
En 2008, avec Mathématiques congolaises (Actes Sud), Bofane frappe un grand coup. Il y explore la manipulation et la survie dans une Kinshasa où la logique mathématique se frotte à la folie politique. Ce livre lui vaut le Grand prix littéraire d’Afrique noire et lance sa réputation de romancier de la précision.
Son chef-d’œuvre, Congo Inc. : Le Testament de Bismarck (2014), va plus loin encore. En mettant en scène un jeune pygmée quittant sa forêt pour Kinshasa, Bofane décrit la RDC comme le « laboratoire du monde ». Il y dénonce la prédation économique et le capitalisme sauvage, un récit qui lui vaudra le prestigieux Prix des cinq continents de la Francophonie.
2025 : « Nation cannibale » et la maturité d’un style
Après l’incursion marocaine de La Belle de Casa (2018), In Koli Jean Bofane revient sur le devant de la scène littéraire en 2025 avec son nouveau roman, Nation cannibale. Dans cette œuvre exigeante, il poursuit son autopsie des sociétés postcoloniales avec un style qui lui est propre : un mélange d’ironie mordante, de cruauté lucide et d’une profonde empathie pour les marginaux.
Ses personnages — petits escrocs, politiciens véreux ou enfants des rues — ne sont jamais des victimes passives, mais les acteurs d’une comédie humaine où la dignité tente de survivre à la brutalité.
Un ambassadeur de la diplomatie littéraire
Honoré à Kinshasa en 2019 par le Prix Makomi d’honneur, Bofane est reconnu par ses pairs et par son peuple comme un monument national. Sa littérature ne se contente pas de raconter le Congo ; elle l’inscrit dans les grandes conversations mondiales sur l’écologie, l’économie et les droits de l’homme.
« Je n’écris pas sur l’Afrique pour l’Afrique, j’écris sur le monde à partir de l’Afrique. » — In Koli Jean Bofane.
Aujourd’hui, alors que ses livres sont traduits en plusieurs langues (allemand, italien, anglais, espagnol), il incarne cette voix congolaise qui dérange, éclaire et surtout, force le monde à regarder la RDC non plus comme une périphérie, mais comme le centre névralgique des enjeux contemporains.
Daniel Izinga

